mercredi 14 décembre 2016

La déportation des Binchois


15 NOVEMBRE 1916, La déportation des Binchois

                                                                                                                                        Alain GRAUX



Durant les campagnes électorales communales de 1921 et d’octobre 1926, l’administration communale qui était dirigée pendant la guerre 1914-1918 par le sénateur-bourgmestre Eugène Derbaix, fut mise en cause au sujet de la déportation des Binchois.

En février 1927, à l’occasion du retour des dépouilles mortelles des citoyens binchois morts dans la tourmente, le bourgmestre et le secrétaire communal Maurice André tinrent à justifier leur action, par l’’exposé qui suit :

« A Messieurs le bourgmestre, échevins et conseillers communaux de la ville de Binche.

La déportation

1. Avant.

Lorsque l’autorité allemande résolut d’envoyer en Allemagne des travailleurs belges, elle comprit que, pour en opérer le recrutement, le moyen le plus simple et le plus pratique était de se procurer la liste des nombreux chômeurs inscrits aux comités de secours et d’alimentation de chaque commune.

Ordre fut donné de fournir la liste des chômeurs, par la Kommandantur à l’administration communale. Celle-ci demande immédiatement l’avis du comité provincial de secours, siégeant à Mons. L’honorable président de ce comité, Monsieur Alphonse Harmignies, vice-président de la chambre des représentants, déclara en séance plénière du comité et après discussion approfondie, que la liste ne pouvait être délivrée, ni par le comité de secours local, ni par l’administration communale. Cette liste, en effet, devait permettre à l’autorité occupante de faire une levée en masse de tous les chômeurs avec la plus grande facilité ; fournir la liste, c’était participer effectivement à la désignation des chômeurs et encourir une responsabilité dans la déportation.

L’avis du comité fut notifié par le bourgmestre de Binche dans la réunion des comités cantonaux et à la réunion des bourgmestres du canton de Binche.

A Binche, la liste fut donc refusée, malgré les réquisitions et les menaces allemandes ; dans certaines communes elle fut délivrée.

2. Pendant

Privée de la liste des chômeurs, l’autorité allemande ne pouvait que se livrer à une enquête sur tous les habitants de chaque commune ; elle les convoque donc à Binche, à la station du chemin de fer, avec ordre pour chacun, d’être porteur de sa carte d’identité et des objets d’habillement indispensables.

L’autorité communale fut requise de se trouver sur place. Devait-elle s’y rendre ? L’affirmative ne pouvait être douteuse ; son intervention pouvait être utile, en aucun cas, leur nuire. L’avis du comité de secours provincial  fut nettement affirmatif. L’opinion publique, après la guerre, a été sévère pour les bourgmestres qui se sont abstenus dans ces tristes circonstances.

A la demande du bourgmestre de Binche, le délégué américain au comité de secours et d’alimentation, M. Castairs, vint en personne, afin de sauvegarder, le cas échéant, les nombreux ouvriers occupés par les comités de secours et d’alimentation.

Par ordre des officiers allemands, les hommes valides furent placés en deux files ; l’une passait devant l’officier commandant de place, à côté duquel le faisant fonction de secrétaire communal, M. André, fut contraint de se placer ; l’autre devait défiler devant un officier d’ordonnance du Kreischeff de Thuin, à côté duquel, par ordre, se trouvaient le bourgmestre, les deux échevins.

Ayant en mains leur carte d’identité qui renseignait leur profession, ceux qui étaient désignés pour le départ étaient conduits dans  une salle de la gare sous la surveillance de soldats allemands.

Le Kreischeff de Thuin lui-même surveillait les opérations. A un moment donné, il fit dire au bourgmestre de Binche que le délégué américain et M. l’échevin Lefèvre devaient s’en aller. Quand il était possible de contester la qualité d’ouvrier chômeur, le bourgmestre, échevins et secrétaire ne manquaient pas d’intervenir pour soustraire leurs concitoyens à l’étreinte allemande.

C’est ainsi que furent épargnés les tailleurs occupés comme professeurs et répétiteurs à l’école industrielle, tous les ouvriers ayant un emploi au comité de secours et d’alimentation, les voituriers employés pour les transports de ces comités etc.

C’est le lieu de constater que, grâce à l’intervention du faisant fonction de secrétaire communal, nombre de ceux qui passèrent devant l’officier auprès duquel il était placé, furent relâchés, le susdit officier faisant preuve d’une certaine tolérance. Par contre, l’officier auprès duquel le bourgmestre et M. l’échevin Levie étaient de service, se montrait rigoureux et grincheux, et rares furent ceux qui purent lui échapper, malgré les protestations du bourgmestre et de l’échevin.

La population se rappelle les scènes de désolation qui se passèrent alors au moment du départ des déportés.

Placés dans des wagons préparés à cet effet, nos malheureux concitoyens firent preuve du plus grand courage, et c’est aux accents de la Brabançonne, chantée par eux à pleine voix que le train partit pour l’Allemagne.

Le comité de secours local avait chargé plusieurs de ses membres, sans distinction de parti, de distribuer quelques secours aux malheureux empilés dans les wagons. Des membres du clergé avaient également pénétré dans la gare pour encourager les partants, mais ils durent bientôt s’éloigner sous la menace et les vociférations des officiers allemands.

3. Après

Après le départ de nos malheureux déportés, une véritable stupeur régna sur toute la ville. On ne pouvait croire à cet enlèvement de 600 Binchois envoyés en captivité en pays ennemi.

Le bourgmestre et échevins se rendirent à Mons et, en séance du comité provincial, racontèrent les scènes de la déportation ; les autres membres du comité firent un rapport identique de tout ce qui s’était passé dans les chefs-lieux de canton.

Immédiatement, résolution fut prise d’informer le ministre d’Espagne et le nonce du pape en réclamant leur intervention. On conseilla d’ouvrir dans chaque commune un bureau chargé d’acter les réclamations et de former des dossiers réunissant toutes les pièces pour obtenir la libération du plus grand nombre.

Une requête, signée de tous les députés et sénateurs du Hainaut y compris l’un des signataires de la présente, fut envoyé au gouverneur général allemand en Belgique, le baron Von Bissing.

Elle fut suivie d’une série de mémoires adressés au gouverneur général, au prince Rupprecht de Bavière, etc.

Plusieurs de ces lettres de protestations furent imprimées et reposent dans toutes les bibliothèques publiques du pays. Elles prouvent que, malgré les dangers qui pouvaient en résulter pour leurs signataires, ceux-ci n’ont pas hésité à remplir leur devoir jusqu’au bout.

En même temps, des centaines dossiers ont été formés à l’hôtel de ville et transmis aux autorités compétentes.

Enfin, le Kreischeff de Thuin et ceux de ses officiers qui avaient procédé aux opérations de la déportation furent, après l’armistice, dénoncés et portés sur la liste des officiers allemands, coupables de crimes de droit commun et punissables, de ce chef, aux termes du traité de Versailles.

Signé   E. Derbaix.       M. André »[1].



On connaît le sort réservé aux 615 déportés binchois, ils furent envoyés au camp de Wittemberg[2]. Ce camp comprenait 16.000 prisonniers à qui l’on demanda de travailler volontairement, tous refusèrent.

Ils furent conduits dans les mines de charbon ou dans les hauts-fourneaux. En cas de refus, on les envoyait au camp de discipline d’Altengrabo.

Seize binchois succombèrent sous cette barbarie :

Adant Arthur, Bailly Léon, Chevalier Florimond, Delhaye Emile, Gilbert Alphonse, Henri Jules, Latteur Paulin, Lebeau Raphaël, Lecomte Gustave, Légaux Jules, Masuy Bernard, Navez Georges, Pruniaux Jean-Baptiste, Quinet Nicolas, Rochez Florent.

Après leur retour, beaucoup d’autres périrent suite aux mauvais traitements qu’on leur affligea.[3]





[1] A.V.B. 01-00-01-23. pp. 418-421.
[2] Camp situé en Saxe-Anhalt, sur l’Elbe
[3] DELPORTE N. Binche et la région à travers les âges, pp. 224-229.

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